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Entre devoirs et droits filiaux

Publié le par Clémentine Mansiantima

Une perversion de mœurs caractérise le noyau familial décrit dans Tu t’appelleras Tanga de Calixthe Beyala. Agonisante, la narratrice éponyme raconte les épisodes douloureux de sa vie dans un contexte familial infernal, un « univers zombifié » : elle a été abusée sexuellement par son père, sa mère l’a excisée et contrainte à se prostituer.

Le récit de Tanga a une visée résolument critique et contestataire, et se focalise sur l’état transitoire que constitue la prison. Sa codétenue, Anna-Claude, une européenne, « veut percer le mystère de Tanga » (p. 23), lui demande de « tuer le vide du silence » (p. 17).

Traduisant un malaise existentiel, le texte regorge d’un vaste champ lexical de la souffrance et de la mort pour montrer que le bannissement des parents devient une espèce d’infanticide. Les souvenirs sont rapportés sur base d’une analepse complétive. Le récit tourne autour de trois axes qui se recoupent : l’enfance malheureuse, la prostitution forcée et l’incarcération. Il est difficile de montrer la chronologie linéaire des séquences qui s’imbriquent les unes dans les autres, et soulignent le tourment intérieur de la jeune femme. Nombreux discours imagés confèrent au roman la forme d’une poésie en prose.

Tanga dénonce la frivolité du père, leurs relations incestueuses et l’infanticide qui s’en est suivi. Cessant d’être un modèle idéal, le père masque son ridicule dans la violence et l’humiliation qu’il inflige à l’épouse et à l’enfant. La mère, doublement humiliée, dénonce le comportement d’un époux démissionnaire qui estime que l’on « devait laisser la chèvre brouter là où l’herbe pousse » (p. 48). Selon Tanga, les épreuves endurées sous le toit conjugal ont transformé sa mère en une complice passive, consentante de l’inceste de son époux, insensible au malheur de sa fille déjà traumatisée par l’excision.

Dans ces conditions, la cohésion du noyau familial n’est qu’apparente, comme voudrait le montrer Tanga. Son discours traduit le degré de déviance des parents par rapport à la morale, ainsi que la difficulté à saisir ses devoirs et droits filiaux. « Dans ce monde qui trottine la tête en bas, l’anxiété donne des trous de comportement » (p. 101), se dit-elle. Tanga comprend que les devoirs pour ses parents se nourrissent du lien de sang, que même les violences physiques ou psychologiques dont elle est victime en dépendent.

L’insertion des faits divers enrichit l’intrigue. Le triste sort de Tanga est renforcé par l’évocation de petits récits qui métaphorisent des microcosmes sociaux, notamment les histoires des enfants de la rue. Le texte évolue de manière à souligner l’indignation grandissante de Tanga devenue une figure rebelle, tournée vers le futur qu’elle voudrait meilleur. Elle renie les relations sacrées de consanguinité : « Pour survivre, il faut enjamber le gouffre de l’oubli. TRANCHER. Couper, donner un coup de pied dans la famille comme dans une fourmilière » (p. 111). Ce revirement spectaculaire suppose une reforme du système social. Tanga s’oppose à l’homme et refuse d’être traitée de pute. Ne rêve-t-elle pas de fonder un foyer harmonieux jamais connu ?

A la fin, Tanga meurt en prison, mais elle vit dans Anna-Claude, comme l’indique le titre du roman, Tu t’appelleras Tanga. La mort de l’une est une victoire sur la vie de l’autre.

Je ne vous en dis pas plus…

Calixthe Beyala, Tu t’appelleras Tanga, Paris, Stock, 1987, 202 p.

Clémentine Mansiantima Nzimbu

26 juin 2015

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