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Le pouvoir des maux/mots dans « Sœurs ennemies » de Marie-Paul Armand

Publié le par Clémentine Mansiantima

Marie-Paul Armand s’intéresse à la question de la femme, thématique qui traverse l’ensemble de son œuvre fictive.

« Sœurs ennemies » est un titre qui porte en lui un paradoxe conduisant à se demander dans quelle mesure deux sœurs, censées être proches et amies, peuvent devenir des ennemies. Mais d’emblée, le lecteur décrypte le pouvoir des mots, car la réalité poétique de cet oxymore crée un discours persuasif au contact avec le texte. Marie-Paul Armand soulève une question d’une pertinence déconcertante sur un drame familial.

L’histoire de deux fillettes que la maman a opposées. Parce qu’Henriette, sa fille aînée, lui rappelle son père qui s’est enfui à l’annonce de la grossesse, et qu’elle considère comme la grande délictueuse, lui préférant sa sœur cadette, Aurore, issue d’une autre union. Encouragée par la mère, Aurore s’autorise tout excès, détruit tout sur le chemin de sa demi-sœur. Et ce, en dépit du fait que le nouveau mari de sa mère, Maurice, aime Henriette comme sa propre fille.

Plusieurs épisodes dans l’enfance d’Henriette montrent comment sa mère n’hésitait pas à lui infliger son malheur : « Ne me regarde pas comme ça ! Tu ressembles à ce salaud qui m’a laissé tomber » (p. 9), lui dira-t-elle souvent. Henriette ne comprenait pas pourquoi ni comment sa mère pouvait lui en vouloir. Avait-elle choisi de naître ? « Elle éprouvait un confus sentiment de culpabilité qu’elle ne s’expliquait pas et qui contribuait à la rendre méfiante, repliée sur elle-même, malheureuse » (p. 9), souligne la voix narrative. D’autres extraits du texte permettent d’appréhender les sentiments sororaux, la complicité entre la mère et la sœur qui bénéficiait des privilèges, des relations familiales qui se fondent sur un rapport exempt de toute affection.

La deuxième partie du texte se comprend comme la reconstruction de l’identité d’Henriette : la rencontre avec Jérôme, l’homme de sa vie, et la naissance de leurs enfants. Son foyer devient sa raison de vivre et lui apporte la force d’aimer toutes les personnes sans distinction : « Henriette qui n’oubliait pas les injustices dont elle avait souffert tout au long de son enfance, s’efforçait toujours de se montrer impartiale lorsque des disputes éclataient entre ses trois enfants » (p.44). Contrairement à sa propre mère qui ne l’a pas affectionnée, Henriette, traumatisée dans son enfance, ne renvoie pas sa propre image antérieure à ses enfants.

Cette séquence conduirait à un bon dénouement de la diégèse. Henriette se repositionne à l’âge adulte et veut construire une famille plus stable et harmonieuse. Mais l’imprévisibilité, caractéristique de l’existence humaine contingente, sera au rendez-vous le jour où elle reçoit une lettre d’Aurore : « J’ai décidé de quitter Scott. Je reviens en France. Je serai là mercredi prochain. Peux-tu m’offrir l’hospitalité ? Je n’ai nulle part où aller. Ce sera amusant de se revoir après toutes ces années, ne crois-tu pas ? » (p. 7). Celles qui se sont détestées depuis l’enfance, s’aimeront-elles après un long moment de séparation ? L’amour fraternel sera-t-il plus fort que la haine qui a divisé la famille ? Contre toute attente, Aurore, qui a toujours tendance à avoir un ascendant sur Henriette, brise sa cohésion familiale…

En somme, « Sœurs ennemies », soulève la question du rôle des parents. L’implicite convoque ici la notion de la culpabilité évidente des parents et l’innocence des enfants. Et bien au-delà, la nouvelle de Marie-Paul Armand pose la question de la condition féminine, notamment celle de la violence de la femme à l’égard de la femme, détournant ainsi des éternelles questions où la femme est toujours considérée comme la victime de la domination masculine.

On ne peut pas nier le fait que l’amour n’est jamais égal parce que, ontologiquement, les humains ne sont pas égaux. Mais dans un cadre familial où la différence est déployée, l’amour ne peut-il pas être semblable ? Cela donne-t-il à la mère, victime d’un comportement dicté par ses échecs du passé, le droit de violer le destin de son enfant ? L’enfant devrait-il être victime expiatoire du comportement de l’adulte ?... Nombreuses questions sur les maux qui gangrènent les familles éclatées…

Invitation à lire « Un noël sans frontière » et « Un beffroi et un cœur » du même recueil.

Sœurs ennemies et autres nouvelles

Auteure : Marie-Paul Armand

Editions : Presse de la Cité 2004, 212 pages.

Clémentine Mansiantima

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