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De Camus à Daoud: Meursault, contre-enquête

Publié le par Clémentine Mansiantima

L’Algérien Kamel Daoud cible un grand classique français : Albert Camus. L’intrigue de sa fiction se fonde sur les zones d’ombre du crime dans L’étranger de Camus. Comme l’indique le titre, Daoud relit Camus à travers une contre-enquête en s’inscrivant en faux contre l’effacement de l’Arabe tué par Meursault.

Chez Camus, Meursault tue un Arabe sur la plage d’Oran, un personnage sans nom, sans histoire. Étranger à lui-même dans un monde absurde, Meursault est incapable de justifier son acte. Il dit avoir été ébloui par le soleil. Il est condamné à mort, non à cause du meurtre, mais plus, pour n’avoir manifesté aucun chagrin lors des funérailles de sa mère.

Après plusieurs décennies, Daoud revient sur l’œuvre de Camus en donnant une identité à l’Arabe. D’où la relation intertextuelle entre les deux romans, car le génie de l’Algérien plonge le lecteur dans une mise en abîme, un recours à la réécriture du « roman dans le roman », une corrélation intéressante : la fiction de Camus est dans celle de Daoud. Les échos sont récurrents entre les textes des deux auteurs issus d’un champ littéraire des colons/colonisés. Leurs intrigues sont conçues du point de vue de l’Histoire, de la décolonisation, de la guerre et de l’indépendance algérienne.

D’entrée de jeu, les textes révèlent un rapport fascinant entre, d’une part, l’incipit de Camus : « Aujourd’hui, maman est morte » et celui de Daoud : « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante »; d’autre part, entre l’excipit de Camus : « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine » et celui de Daoud : « Je voudrais, moi aussi, qu’ils soient nombreux, mes spectateurs, et que leur haine soit sauvage ». Dans ce discours de clôture chez Daoud, le « moi aussi » souligne le renvoi à un autre contexte d’énonciation, à la référence au personnage de Camus.

Évoquée tout simplement comme morte chez Camus, la mère vit encore chez Daoud. L’éplorée et inconsolable M’ma instigue son fils Haroun, le narrateur, à venger le crime. Elle estime que c’est le seul moyen de guérir la blessure causée par la perte de ce fils et frère. Haroun a sept ans le jour où Meursault tue de cinq balles son frère, en 1942. Le crime de vengeance est commis en 1962, quelques jours après l’indépendance. À cette occasion, Haroun assassine gratuitement Joseph, un Français.

Hanté par le fantôme de son frère, « un anonyme qui n’a même pas eu le temps d’avoir un prénom », Haroun révèle finalement l’identité de l’Arabe. Son frère s’appelait Moussa. Haroun relate sa version des faits. Il soliloque dans un bar d’Oran pour le compte d’un universitaire qui prépare une thèse sur Camus. Mais la première mission du narrateur est plutôt de combler un vide, d’« être revendeur d’un silence de coulisses ».

Du début à la fin, la narration se focalise sur l’assassinat de l’Arabe, figure de victime innocente. Mais Haroun digresse constamment sur l’histoire familiale, sa propre existence, son conflit intérieur. Nous remarquons une confusion entre personne et personnage, entre Meursault et Camus. Selon la version de Haroun, Meursault est l’auteur de son livre : « À sa sortie de prison, l’assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu, à un prêtre et à l’absurde […] Cette histoire est absurde! C’est un mensonge cousu de fil blanc ». Comme chez Camus, le personnage de Daoud pose un acte criminel irréfléchi. Si dans L’étranger les juges reprochent Meursault, l’assassin de l’Arabe, de n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère, dans la fiction de Daoud, la police condamne Haroun d’avoir tué le Français trop tard, après l’indépendance, alors qu’il serait un héros s’il l’avait pris le maquis pendant la guerre d’indépendance. Ici, l’officier agite un drapeau algérien sous le nez de Haroun; tandis que dans L'étranger, le juge brandit un crucifix à Meursault.

Daoud prolonge donc la problématique de l’absurde amorcée dans L’étranger. Il restitue son identité à l’Arabe, lui attribue un nom, sous un regard critique sur une Algérie indépendante : « On ne tue pas un homme facilement quand il a un prénom », déclare le narrateur. Daoud revient également sur les problèmes de l’identité, de la relation mère/fils, de la religion, de la société algérienne, etc. La fiction vise la revendication de l’identité de la société algérienne meurtrie pendant longtemps : « Je crois que je voudrais que justice soit faite […] J’entends par là, non la justice des tribunaux, mais celle des équilibres », dit Haroun.

L’habileté de Daoud est d’entremêler, par ce fait même, essai et roman. Nous notons naturellement la présence d’un métatexte. La contre-enquête n’est pas racontée de manière classique, car la fiction de Daoud est en conversation permanente avec celle de Camus, et implique des réflexions et points de vue du narrateur, porte-parole de l’auteur.

Daoud est de la génération d’Algériens qui maîtrise la langue française, cet héritage colonial, autant que l’arabe. Il se met dans la peau de son personnage pour justifier le choix de cette langue qui « [l]e fascine comme une énigme au-delà de laquelle résidait la solution aux dissonances de [s]on monde », et évidemment, étant la voix des sans voix, « pour parler à la place d’un mort, continuer un peu ses phrases ». Le français comme langue d’écriture est donc symbolique compte tenu des dispositions, de la position et des prises de position de l’auteur dans le champ littéraire francophone et/ou algérien…

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Paris, Actes Sud, 2014.

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