Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Négritude et Fleuvitude. Et autres observations littéraires de Liss Kihindou

Publié le par Clémentine Mansiantima

Liss Kihindou est une écrivaine congolaise (de Brazzaville), auteure de plusieurs ouvrages. Dans Négritude et Fleuvitude, elle regroupe six communications autour des questions que suscite la littérature congolaise.

La revalorisation des origines et du patrimoine culturel est le point commun entre les deux concepts, « Négritude » et « Fleuvitude ». Le premier sert de référence au second. Liss Kihindou cite avant tout Aimé Césaire, l’un des chantres de la Négritude, ce mouvement qui a permis, entre autres, aux Noirs de prendre conscience de leurs valeurs, et a été indispensable dans le processus de la création littéraire. L’auteure montre ensuite comment le mouvement de Fleuvitude a pris forme lors la célébration des soixante ans de la littérature congolaise en 2013. À cette occasion, un hommage a été rendu à Jean Malonga, premier romancier congolais, auteur de Cœur d’Aryenne publié en 1953, Il magnifie le fleuve Congo, symbole d’un trait d’union entre le Nord et le Sud du pays, également entre les deux rives. Liss Kihindou souligne aussi que le fleuve, avec ses multiples facettes, est la personnification du pays, et la source d’inspiration permanente pour nombreux écrivains congolais, notamment les poètes comme Jean-Baptiste Tati-Loutard, Tchicaya U Tam’si, Emilie-Flore Faignond, Sauve-Gérard Malanda, Théophile Obenga, Sylvain Bemba, Aimé Eyengué.

Au départ, l’auteure fait remarquer que même si les pionniers de la littérature congolaise ont exploité la thématique du fleuve, la Fleuvitude est lancée par Aimé Eyengué, l’initiateur de la célébration dudit jubilé de la littérature congolaise. De plus, dans son recueil de poèmes, Par les Temps qui courent, Aimé Eyengué conjugue le verbe « fleuver » pour mieux rendre hommage au fleuve Congo. De la même façon, la Fleuvitude est considérée comme un mouvement littéraire parce qu’elle dépasse les frontières pour regrouper les auteurs qui valorisent leurs racines, tels que ceux de Ce soir quand tu verras Patrice (2015), recueil de poésies autour de la figure de Patrice Lumumba. Liss Kihindou estime que « le fleuve permet l’écriture d’une nouvelle histoire, faite d’espoir, d’union, de métissage » (p. 21). C’est dire que ni l’appartenance ethnique ou régionale ni la couleur de la peau ne déterminent la valeur humaine. Tous les hommes sont invités à s’unir : « La première manifestation de l’unité congolaise, c’est le fleuve » (p. 23), écrit Liss Kihindou, citant Sylvain Bemba.

Du devoir collectif de mémoire, Liss Kihindou déplore l’oubli de Sylvain Bemba lors de la commémoration du vingtième anniversaire de la disparition de Sony Labou Tansi. Les organisateurs de la manifestation avaient privilégié l’un au détriment de l’autre, alors qu’ils ont en quelque sorte un destin commun. Elle relève trois raisons qui justifieraient une reconnaissance à part égale entre ces deux écrivains. D’abord, leur émergence à la fois dans divers genres littéraires: journaliste, Sylvain Bemba est nouvelliste, romancier, essayiste; Sony Labou Tansi est romancier, dramaturge, metteur en scène, poète. Ensuite, tous les deux sont décédés la même année, en 1995, une raison de plus pour commémorer leur disparition au même moment. Enfin, la coïncidence des événements ou la « valeur mystique » accordée au mois de juillet : « La naissance de l’un [Sony] signe la mort de l’autre [Bemba] » (p. 30). Liss Kihindou invite la postérité à réserver une égale considération aux écrivains méritants. De la sorte, l’espace littéraire ne sera pas « comme un village avec un seul fauteuil pour le roi, les autres étant appelés à n’être que des sujets » (p. 28), mais comme un espace où chacun trouve sa place, à l’image des Chevaliers du cycle arthurien.

De l’auteur et de son œuvre, Liss Kihindou partage sa propre expérience avec Gabriel Okoundji, « le Mwènè », le prince qu’elle a rencontré au salon du livre de Paris. Elle apprécie positivement le poète qui reflète au quotidien les mêmes valeurs qu’il défend dans son œuvre : « fraternité, sincérité, générosité, simplicité, pour ne pas dire humilité » (p. 33). Il s’avère qu’au plaisir du texte s’ajoute celui de la fréquentation de son auteur.

« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis ». Liss Kihindou évoque ce vers de Birago Diop pour honorer les auteurs disparus de la fratrie congolaise en général, avec une mention spéciale à Jean-Baptiste Tati Loutard, pour son héritage culturel, cinq ans après sa disparition. L’écrivain s’est illustré comme nouvelliste, romancier et essayiste, mais surtout comme poète. Jean-Baptiste Tati Loutard, écrit l'auteure, avait une âme noble. L’analyse des thèmes abordés par le poète et les écrits sur ce dernier permettent de découvrir sa grandeur d’âme.

Cinquante ans après l’indépendance, Liss Kihindou réfléchit sur l’évolution de la littérature congolaise. Elle s’appuie notamment sur les déclarations de Tchicaya U Tam’si et de Sony Labou Tansi en évoquant le nombre considérable d’écrivains qui suscitent la curiosité et l’admiration du public international. Néanmoins,elle se demande si ces écrivains sont lus de l’intérieur, et si les Congolais font la promotion de leurs auteurs. Selon Alain Mabanckou, écrit-elle, le Congo connaît une sorte de crise et accuse une sorte de léthargie dans le domaine littéraire. Pourtant, si l’on se réfère aux statistiques, à la superficie du pays et aux nombres d’écrivains, Liss Kihindou, pour sa part, observe une certaine constante, au regard de grands prix littéraires décernés régulièrement aux écrivains congolais comme Guy Menga, Henri Lopes, Sony Labou Tansi, Jean-Baptiste Tati Loutard, Emmanuel Dongala, Sylvain Bemba, Daniel Biyaoula, Alain Mabanckou et Wilfried Nsonde. Elle récuse en quelque sorte l’opinion du romancier Alain Mabanckou dont la renommée dément sa propre thèse sur la crise de la littérature congolaise.

La vitalité de la littérature congolaise, poursuit Liss Kihindou, se mesure par l’émergence des jeunes talents, par la qualité de sa critique et par la présence massive des Congolais sur les réseaux sociaux. Tout cela convoque l’image d’un « virus de l’écriture » (p. 56) congolaise. Liss Kihindou cite également les maisons d’édition tenues par les Congolais (ACORIA, PAARI, ICES), mais opérant toutes en région parisienne. De même, elle fait observer que, pour des raisons diverses, les acteurs de la littérature congolaise évoluent à l’étranger. Elle les cite nommément. A ce niveau de fuite des forces vitales, Liss Kihindou revient sur l’immobilisme dont parle Alain Mabanckou qui propose l’ouverture au monde comme l’une des pistes de solution à la crise. Pour sa part, elle note quelques faiblesses de l’espace littéraire congolais : le manque de préparation de la relève et l’insuffisance des œuvres pour la jeunesse, le tarissement progressif de la production d’œuvres poétiques et théâtrales, la non implication du Ministère de la culture sur la diffusion, la réédition, la conservation du patrimoine culturel et la Bibliothèque Nationale.

L’auteure de Négritude et Fleuvitude soulève une question qui reste d’actualité, à savoir la publication des œuvres littéraires. Le marché du livre et les médias contribuent largement à la diffusion des œuvres. Pour que les livres puissent exister, il faut certes des manuscrits, mais aussi des instances de production, telles que les maisons d’édition, qui assurent la promotion des œuvres. Nous partageons le point de vue de l’auteure sur l’activité éditoriale encore lacunaire en Afrique. Il n’y a pas grand choix de maison d’édition. À défaut de publier sur place, les auteurs se tournent vers l’étranger. Le contact avec les éditeurs est un problème crucial surtout pour les nouveaux entrants dans l’espace littéraire, non cooptés par les anciens ou membres influents. Malgré les nombreux manuscrits, la difficulté de publication freine l’acquisition d’une légitimité, d’une reconnaissance pour se faire un nom dans le champ.

Cependant, c’est avec raison que Liss Kihindou parle des « écrivants, écrivains et écrits vains » (p. 63) pour traiter de la qualité des textes. L’activité de l’écrivain et de l’éditeur ne devrait pas se limiter, dans la précipitation, à l’écriture ou à la publication du texte, quelquefois « insipide » ou « indigeste », mais à la production d’une œuvre littéraire au vrai sens du terme. La négligence de l’étape préparatoire porte une atteinte sérieuse à la valeur du livre. C’est dans ce sens que nous apprécions l’idée de l’auteure sur l’assiduité au travail pour tout écrivain qui négocie sa position dans le jeu des interactions avec les diverses instances du champ littéraire.À cet effet, nous faisons nôtre la recommandation de Boileau dans L’Art poétique:

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,

Polissez-le sans cesse, et le repolissez,

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Derrière tout lecteur se cache un justicier ! Et Liss Kihindou est, en plus, une critique littéraire qui interpelle les agents sociaux concernés et les invite à la Fleuvitude pour l’épanouissement de la littérature africaine en général, et congolaise en particulier...

Clémentine Mansiantima

Liss Kihindou, Négritude et Fleuvitude. Et autres observations littéraires, Paris, L’Harmattan, 2016.

Commenter cet article

Liss 03/08/2016 19:59

L'auteur écrit son livre, c'est bien, mais lorsque les lecteurs s'en emparent et en font écho, c'est MIEUX ! Merci, chère consœur, de cette recension bien instructive pour celui qui voudra s'informer sur cette publication.