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Trois femmes puissantes de Marie NDiaye

Publié le par Clémentine Mansiantima

Trois femmes puissantes se distingue par son caractère composite, l’entrelacement de trois récits. L’œuvre emboîte la trajectoire de trois femmes, Norah, Fanta et Khady Demba aux prises avec leur destin. Arrivée de France sur invitation de son père, Norah, avocate, ne se doute pas de ce qui l’attend : son frère est incarcéré à la place du père criminel. Elle se culpabilise d’avoir laissé sa famille au soin d’un compagnon maladroit. Fanta abandonne sa carrière pour suivre Rudy en France. Mais dans ce pays de rêve, elle mène une vie précaire qui perturbe l’harmonie conjugale. Contrainte par sa belle-famille, la veuve Khady Demba tente l’aventure de l’immigration clandestine par un long périple qui l’expose à la misère la plus totale et lui coûte la vie.

De prime abord, on croirait qu’aucun lien n’unit Norah, Fanta et Khady Demba qui ne se rencontrent pas. Leurs histoires se succèdent indépendamment. Mais, la romancière rattache habilement les nœuds de cette triple structure en greffant les récits autour d’un déplacement imposé à chacune d’elle respectivement par le père, le mari et la belle-mère ; également autour d’une mort passée qui pèse sur le présent. En plus, Khady Demba apparaît furtivement dans le premier récit en tant que femme de ménage qui veille sur les jumelles du père de Norah. En arrivant en Europe, Khady Demba, devra contacter Fanta, citée comme cousine lointaine.

Tantôt maîtresses de leur destin, tantôt livrées à des forces qui les dépassent, toutes les trois femmes affrontent l’adversité par leur caractère affirmé et la conscience de ce qu’elles désirent. Les récits sont fragmentés en épisodes qui traduisent les sentiments et émotions contradictoires face à leur environnement. Les blessures du passé, qu’évoque constamment la voix narrative comme une sorte de reportage, deviennent la marque de leur destin. Cette voix s’applique à reproduire les états d’âmes, l’acte et la parole qui révèlent finalement un malaise existentiel.

Le désarroi de Norah se manifeste dans son errance à la fois psychologique et physique à travers une ville qu’elle ne reconnaît plus. Elle entretient un rapport difficile tissé de craintes avec un père violent. Entre eux, le dialogue semble difficile. Sous les mots se cache une rancœur qui prend ses racines dans le passé : l’abandon de l’enfant par un père cruel, qui n’aimait ni n’estimait ses filles, « femelles pas jolies ». Raison pour laquelle le père a épousé une Blanche pour avoir de beaux enfants, à l’image de leur mère. Les retrouvailles se révèlent une épreuve de vérité, une confusion entre le droit et le devoir, entre l’amour et la haine…

Les événements passés viennent épaissir le silence qui sépare le couple Fanta et Rudy Descas : le meurtre commis par Abel Descas, le père de Rudy, et l’altercation physique ayant causé leur départ de l’Afrique pour l’Europe. Rudy souffre en percevant un décalage entre le type qu’il voudrait être et celui qu’il est. Il est dans un état angoissé et morbide, lui qui a prétexté offrir à sa femme une vie décente. L’enseignant, spécialiste de littérature médiévale, devenu employé dans une entreprise de meubles, se bat contre son destin. Obsédé par un amour-propre, il est conscient de son échec et de sa culpabilité. Ses pulsions se font sentir dans l’implicite du texte. L’histoire du couple, poussée à son paroxysme, est celle de deux mondes qui s’affrontent. Fanta, la femme, détient la force de résistance; tandis que le mari, cocu, sombre dans une espèce de délire.

Khady Demba, surnommée « la muette » est une victime qui adopte une attitude silencieuse face à ses bourreaux. Son histoire est rapportée par une voix narrative omnisciente qui s’interroge sur sa condition sociale : veuvage sans enfants, haine et mesquinerie de la belle-famille, l’immigration forcée. Submergée par l’abandon et les humiliations, Khady étouffe dans son for intérieur. Son parcours est fortement marqué par son enfance tourmentée. Ses parents n’ont pas voulu d’elle et sa grand-mère ne l’a recueillie que par obligation. La réalité du moment renvoie Khady à son passé. Elle ne prend la mesure de la patience de son époux qu’à la mort de ce dernier. Livrée à elle-même, elle n’échappe pas à l’exploitation des proxénètes. Pourtant, comme les deux autres femmes, Khady Demba est également puissante.

Marie NDiaye laisse aux principales figures féminines la chance d’aller jusqu’au bout de leur quête, de résister pour préserver leur dignité, fût-ce jusqu’à la mort. Norah affronte son père avec courage. Jacob, son amant, constitue aussi un sujet de tourment pour Norah qui regrette de lui avoir ouvert sa porte. Par fragments, le texte dévoile des indices pour reconstituer le drame de Fanta et de Rudy Descas, de le rapprocher du journal intime auquel participent des phrases longues et complexes. Rudy Descas observe impuissamment Fanta devenue indifférente à tout, à ses devoirs d’épouse et de mère. Leur couple met en relief le désir d’amour et sa négation. Les digressions, l’oscillation entre passé et présent, s’inscrivent dans le but de traduire l’errance de Rudy, bouleversé par une réalité qui lui échappe et l’emprise maladive de sa mère. Khady Demba vit la réalité dans une passivité apparente pour préserver sa dignité à l’atrocité de sa belle-famille. Incapable de comprendre les motivations réelles de sa belle-famille pour cette immigration forcée qui présage sa mort, Khady s’éveille à la conscience d’exister, avant de prendre une décision responsable, d’affronter le destin sans espoir de retour. Le récit fonctionne avec un dédoublement de la voix narrative qui explique, commente sur ce qui a été dit, sur la pensée du personnage. Le récit est même emphatique, un peu au delà de ce que l’énoncé voudrait dire. Les questions que se pose la voix narrative témoignent de l’effort de comprendre la condition humaine.

L’écriture de Marie NDiaye se tient en équilibre sur les sentiments contradictoires de l’amour et de la haine, du bien et du mal. Elle coiffe le texte d’une structure embrouillée qui mélange monologue, dialogue théâtralisé, incises. Le texte se fait dense et répétitif, péripéties qui lui donnent son épaisseur. La romancière a choisi un titre énigmatique où l’épithète « puissantes » qualifie trois femmes en bute à un destin hostile, pourtant, dotées d’une force intérieure. Marie NDiaye démontre l’un des pouvoir du roman d’atteindre la collectivité par le biais des destins individuels. Son talent d’écrivaine apparaît ici dans toute sa singularité. Elle a su se construire de petits univers pour tenter de donner des détails sur le rapport entre l’individu et la société. Son écriture se présente comme un travail de découverte des faits divers de la société.

La conjonction de la fiction et de la réflexion sont dans une collaboration permanente au sein du dispositif narratif. Le cheminement de chaque figure féminine obéit à une progression nette et se déroule de telle sorte que les quêtes ne trouvent aucun dénouement clair, mais dans le contrepoint que la romancière glisse à la fin de chaque récit, laissant les détails à l’imagination du lecteur. Norah est parvenue à extirper « les démons qui s’étaient assis sur leur ventre » Ainsi, elle délivre sa famille. La mort de l’oiseau qui harcèle Rudy redonne le sourire à Fanta qui triomphe de son époux. Khady ne reviendra jamais, toutefois, elle a vaincu son destin en devenant l’oiseau qui console son compagnon Lamine.

En définitive, la condition humaine est au cœur de ces récits reliés par un thème récurrent : la force intérieure que manifestent les trois figures féminines. A travers une écriture introspective, Marie NDiaye fouille la conscience humaine, explore les tourments intimes, la capacité commune de résistance et de survie. Un mélange générique s’observe par l’emprunt du roman au recueil de nouvelles. Par l’entrelacement des récits, Trois femmes puissantes se présente comme une métaphore de la discordance entre le sujet et le monde, la crise de relations harmonieuses entre soi et l’Autre, le déchirement social. Les trois femmes ne récriminent pas, mais agissent avec obstination pour poser des actes dictés par leur conscience. Elles affrontent leurs tourments et blessures intérieures par la force indestructible de leur caractère.

Clémentine Mansiantima

Marie NDiaye, Trois femmes puissantes, Paris, Gallimard, 2009.

 

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